Le « Board of Peace » pour Gaza de Donald Trump : diplomatie de façade et remise en cause de l’ordre international

Le Conseil de la paix que Donald Trump vient d’instituer correspond pleinement à sa vision de la diplomatie : celle-ci est transactionnelle et fluide, non contrainte par les règles complexes de l’Organisation des Nations unies et du droit international, et repose avant tout sur des relations personnelles et des intérêts immédiats, bien plus que sur des valeurs. Présenté dans le contexte de la guerre à Gaza comme une initiative « historique » destinée à accompagner la négociation d’un cessez-le-feu durable et à structurer l’après-guerre à Gaza, le Board of Peace voulu par Donald Trump a été officiellement lancé ce 22 janvier, à Davos, en marge du Forum économique mondial, lors d’une cérémonie de signature largement médiatisée. Derrière cette mise en scène, une question s’impose : le Board est-il un véritable instrument de négociation politique, ou avant tout un objet trumpien de communication et de personnalisation du pouvoir, conçu en concurrence avec les cadres multilatéraux existants ? À ce stade, il apparaît surtout comme l’expression d’une diplomatie transactionnelle, profondément individualisée et potentiellement déstabilisatrice pour l’ordre international. Une initiative floue et transactionnelle Derrière l’affichage diplomatique, c’est une logique de communication politique qui domine. Le lancement à Davos a surtout mis en scène un dispositif centré sur Trump, sans cadre juridique clair ni mandat précis, laissant planer la plus grande ambiguïté sur sa nature : institution internationale, forum informel ou structure privée adossée à la Maison Blanche ? La vision de la paix sur laquelle s’appuie ce projet est avant tout marchande. À Davos, Trump parle, à propos de Gaza, de reconstruction et de valorisation territoriale dans un langage de promoteur immobilier, son propos étant illustré par la diffusion dans la salle d’images fabriquées par l’IA, présentant une Gaza rutilante. La paix devient un projet économique, et l’accès au Board une transaction. Certes, l’adhésion au Board of Peace est, en soi, gratuite : aucun État n’est tenu de payer pour en être membre, y compris des pays relativement pauvres comme le Bélarus ou l’Ouzbékistan. En revanche, les États qui souhaiteraient obtenir un siège permanent devront verser une contribution financière. Le dispositif ne dispose d’aucun calendrier ni de mécanismes de décision ou de mise en œuvre des accords. En réalité, il relève davantage d’un instrument symbolique que d’un véritable processus de résolution des conflits. Si bien qu’il a pu être qualifié de « club privé pour diriger le monde », fondé sur l’affichage politique et la personnalisation du pouvoir. Ce dispositif ne cherche pas à réformer les institutions existantes, mais à leur substituer une diplomatie parallèle, détachée du droit international et dominée par l’autorité personnelle du président américain. Il installe une logique ouvertement transactionnelle, où la participation repose sur l’échange d’intérêts : reconnaissance contre loyauté, accès contre financement, visibilité contre alignement stratégique. Une remise en cause directe de l’ordre international existant Le Board prétend promouvoir la paix tout en réunissant des acteurs qui ne partagent ni normes démocratiques ni principes juridiques communs. À ce stade, sur près de soixante États invités par l’administration Trump, environ 35 pays ont accepté de participer au Board of Peace. Parmi eux figurent plusieurs régimes autoritaires ou illibéraux, tels que l’Azerbaïdjan, le Bélarus, l’Arabie saoudite, l’Ouzbékistan ou encore le Vietnam, ce qui interroge directement la cohérence politique et normative de cette initiative. La Russie de Vladimir Poutine, bien qu’officiellement invitée, n’a pas encore confirmé son adhésion, le Kremlin affirmant devoir en « clarifier les modalités ». Cette configuration renforce l’ambiguïté du dispositif : l’adhésion, nous l’avons dit, est gratuite, mais l’accès à un siège permanent repose sur une contribution financière dite volontaire d’un milliard de dollars, ce qui donne au Conseil l’allure d’un assemblage diplomatique hétéroclite fondé sur des logiques transactionnelles plus que sur des principes communs. Il donne l’image d’un cercle où la légitimité se mesure moins aux valeurs qu’à l’utilité politique. Trump s’y impose comme arbitre central, concentrant la reconnaissance diplomatique et faisant de la paix un capital politique. Ce fonctionnement prolonge une évolution déjà engagée par les États-Unis, marquée par une réticence croissante à s’inscrire dans des cadres juridiques contraignants. Le Board n’ouvre donc pas une rupture ; il accélère une dynamique d’érosion. Il fait primer la décision politique immédiate sur la régulation collective et fragmente la gouvernance mondiale, désormais fondée sur des dispositifs informels et personnels. L’Europe face au Board : méfiance, refus et lucidité stratégique Des alliés majeurs des États-Unis comme l’Australie, le Japon ou la Corée du Sud n’ont pas confirmé leur participation, tandis que le Canada a été placé dans une situation encore plus singulière, son invitation ayant été unilatéralement retirée par Donald Trump, révélant le caractère à la fois politique et arbitraire de la composition du Board of Peace. En Europe, l’initiative suscite d’emblée une méfiance marquée, et dans plusieurs cas un refus assumé d’y participer. La France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne, la Suède et la Norvège ont exprimé leurs réserves face à un dispositif dont la légitimité politique et juridique apparaît incertaine. Ce n’est pas un désaccord tactique, mais un désaccord de principe : participer reviendrait à cautionner une structure qui contourne les institutions internationales existantes, sans cadre juridique clair ni articulation avec le droit international. Pour les Européens, le Board apparaît comme un facteur de déstabilisation plus que comme un outil de pacification. Il légitime l’idée que les grandes crises peuvent être traitées en dehors de toute architecture collective, alors que la diplomatie européenne repose précisément sur l’inverse : la centralité du droit, la primauté du multilatéralisme et la recherche de compromis institutionnalisés. L’incompatibilité est aussi idéologique. Le Board incarne une diplomatie transactionnelle, peu sensible aux normes juridiques et aux valeurs démocratiques, là où l’UE continue de revendiquer une action extérieure fondée sur des principes. L’enjeu dépasse ainsi Gaza pour toucher à la définition même de ce qui constitue une action internationale légitime. Enfin, le Board s’impose comme un marqueur supplémentaire de la fracture transatlantique. Il révèle une divergence croissante entre Washington, qui privilégie des formats ad hoc et personnalisés, et les Européens, attachés à une architecture collective, imparfaite mais structurante. Le Board et Israël : attentes, désillusions et instrumentalisation politique Pour Israël, l’initiative touche au cœur de ses intérêts sécuritaires. Dans le contexte de la guerre à Gaza, l’attente demeure celle d’un leadership américain capable de structurer l’après-conflit. Jérusalem ne peut donc ignorer un dispositif porté par Washington, même imparfait. La méfiance est cependant apparue immédiatement. L’annonce de la composition du Board, qui inclut notamment la Turquie et le Qatar, a suscité de fortes réserves, du fait de l’hostilité politique croissante d’Ankara envers Israël, et des liens que Doha entretient avec le Hamas. Le bureau de Benyamin Nétanyahou a rappelé que la démarche n’avait pas été coordonnée avec Jérusalem… avant qu’Israël accepte finalement d’y participer, faute de pouvoir rester en dehors d’un processus directement piloté par l’administration américaine. Cette séquence illustre une constante de la diplomatie israélienne : Israël est directement concerné, il ne peut pas dire non, mais avance avec prudence structurelle. La centralité accordée à Steve Witkoff comme émissaire principal est d’autant plus controversée que, selon plusieurs responsables israéliens, il aurait pesé pour empêcher une frappe américaine contre l’Iran mi-janvier, ce qui alimente une forte défiance à son égard, d’autant plus qu’il siège au cœur de l’Executive Board du Board of Peace, instance restreinte appelée à concentrer l’essentiel du pouvoir décisionnel. Steve Witkoff agit comme l’émissaire personnel de Donald Trump bien au-delà du Board of Peace : c’est lui qui a conduit les échanges directs avec le ministre iranien des affaires étrangères et qui a été au cœur des négociations menées à Doha, notamment sur Gaza. Sa présence dans l’Executive Board du Board of Peace renvoie donc moins à un rôle symbolique qu’à une position de pouvoir réel, cet organe restreint concentrant l’essentiel de l’impulsion politique et du contrôle opérationnel de l’initiative. Cela fait de Witkoff à la fois un négociateur de terrain et l’un des pivots décisionnels du dispositif, ce qui explique l’ampleur des critiques qu’il suscite, notamment en Israël. La question polarise en tout cas le débat israélien, entre acceptation pragmatique et rejet d’un mécanisme perçu comme dangereux par les ministres israéliens d’extrême droite, parce qu’il implique des acteurs qu’ils estiment hostiles ou complaisants envers le Hamas et qu’il s’oppose à leur objectif de contrôle direct et durable de Gaza au nom de la sécurité d’Israël. Le Board devient ainsi le symbole de la tension permanente entre la dépendance stratégique d’Israël envers Washington et sa défiance face à une diplomatie trop fondée sur les liens personnels pour constituer un cadre fiable de long terme. Du côté palestinien, la réaction est plus nuancée qu’on ne le dit souvent : l’Autorité palestinienne a accueilli l’initiative avec prudence mais sans hostilité frontale, y voyant une possible ouverture diplomatique, tandis que d’autres acteurs palestiniens dénoncent un dispositif conçu dans un cadre avant tout américano-israélien et ne leur offrant pas de garanties politiques réelles. En parallèle, des pays qui se présentent traditionnellement comme des défenseurs de la cause palestinienne – comme l’Égypte, l’Indonésie ou l’Arabie saoudite – mais qui sont aussi, pour certains, en paix avec Israël ou engagés dans des processus de normalisation, justifient leur participation au Board of Peace par un discours de pragmatisme diplomatique : mieux vaut siéger à la table des discussions pour peser sur la reconstruction de Gaza et l’après-guerre que rester en dehors d’un processus piloté par Washington. Une rupture profonde « Une fois que ce conseil sera complètement formé, nous pourrons faire à peu près tout ce que nous voulons ». Cette phrase prononcée par Trump à Davos résume le Board of Peace. Elle ne parle pas de paix, mais de pouvoir : une diplomatie fondée sur la maîtrise, la transaction et la personnalisation de l’action internationale. Ce qui devait constituer le socle d’un processus durable au Moyen-Orient s’est transformé en un exercice de mise en scène, où l’ego présidentiel, l’argent et les projets portés par Witkoff ou Jared Kushner, gendre du président et businessman très actif dans la région, prennent le pas sur toute logique de négociation réelle. La paix n’y apparaît plus comme un objectif politique, mais comme un actif et un instrument de valorisation. Plus qu’un projet de paix, le Board révèle une rupture profonde : celle d’un ordre international où la règle cède devant la transaction, où l’institution recule face à la personnalisation, et où la diplomatie devient un espace de démonstration de puissance plus qu’un lieu de construction du compromis Publié par Dominique Manga (source The Conversation ) AUTEUR Elizabeth Sheppard Sellam Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

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